A. A peine commencée, et déjà critiquée

S’inspirant des américains et de leur projet d’une tour de 1000 pieds, les ingénieurs d’Eiffel, Emile Nouguier, et Maurice Kœchlin, respectivement chef du bureau des méthodes, et chef du bureau d’études de l’entreprise d’Eiffel, décident de relever le défi. Stephen Sauvestre, architecte attitré de l’entreprise met en forme le projet. Il contribuera à faire passer dans l’opinion le projet quelque peu brutal conçu par les ingénieurs et dès 1884 cherche à le faire connaître par voie de presse. Le premier dessin de Maurice Kœchlin est publié dans une revue du Génie Civil, l’une des plus grandes revues technique de l’époque et M. Eiffel n’hésite pas à donner de nombreuses conférences pour s’expliquer.

 

Premier plan, dessiné par Maurice Koechlin

 

A l'occasion du centenaire de la révolution française, la France organise une grande exposition universelle et la ville de Paris s'inspire de l'idée de l'équipe d'Eiffel et organise un concours qui a comme but la construction d'une tour métallique de 300 mètres sur le champ de Mars. L'idée d'une tour de grande hauteur est lancée quand Edouard Locroy, alors ministre du commerce, lance le 1 mai 1886, suivant les arguments d'Eiffel, un arrêté publié au Journal officiel comportant une vingtaine d'article dont :

 

« Art 1 : IL est ouvert un concours en vue de l'Exposition de 1889. Ce concours de dispositions générales a pour objet de provoquer la manifestation d'idées, d'ensemble, d'en faciliter la comparaison et d'en dégager le meilleur parti. »

Art 2 : Sont admis a prendre part au concours tous les ingénieurs et architecte français sous la seule condition de justifier de leur nationalité lors du dépôt de leur projet. »

Art 9 : Les concurrents devront étudier la possibilité d'élever sur le Champ de Mars une tour de fer à base carré de 125 mètres de côté à la base et de 300 mètres de hauteur. »

 

         Le 18 mai 1889, date de la remise des projets, près de 100 projets seront présentés à l'Hôtel de ville. Une commission scientifique, présidé par le Ministre du Commerce et de l'Industrie, jugera  chacun des projets. La plupart sera écartée comme étant irréalisables ou insuffisamment étudiés, tant et si bien que le 12 juin 1886 la commission fait savoir qu'elle a retenu à l'unanimité « La Tour de M. Eiffel » qui selon eux sera « un chef d'œuvre de l'industrie métallique ». Cependant, cet avis n'est pas celui de tous et dès que le projet de la Tour voit le jour, la réputation d'Eiffel s'effondre brutalement. Cela est du au fait que l'implantation de la Tour est envisagée au cœur de Paris. Les milieux architecturaux, artistiques et intellectuels, qui étaient pourtant pour la construction de cette œuvre métallique, l'ont par la suite vivement insultée et critiquée dès qu'ils ont appris son implantation dans des zones habitées. Une campagne sans précédents se déclenche alors, sous des formes variées, pour stopper l'avancée des travaux.

Certains tentent d'obtenir l'arrêt des travaux engagés sous des formes juridiques. Ainsi,  un habitant du champ de Mars qui craint  que la tour ne s'effondre sur sa maison, intente un procès contre l'Etat. D'autres vont aller jusqu'à insulter la Tour Eiffel comme Karl Huysmans (critique français d'art et de littérature), qui dans Certains va comparer la tour a : « un tuyau d'usine en construction, une carcasse qui attends d'être remplie par des pierres de taille ou de briques » et va jusqu'à la nommer de « grillage infundibuliforme ».

Les critiques sont quant à elles innombrables, surtout dans les milieux professionnels de l'architecture. Le point culminant de cette campagne est la célèbre « Protestation des artistes », publiée dans le journal Le Temps le 14 février 1887, soit moins d'un mois après le début des travaux. Cette lettre ouverte, adressée à M. Alphand, alors directeur des travaux de l'exposition universelle sera signée par des peintres  (Léon Bonnat, William Bouguereau, Ernest Meissonnier) et des poètes comme François Coppée, Leconte de Lisle, Sully-prudhomme. Seront cités aussi les écrivains Alexandre Dumas fils, Guy de Maupassant, Edouard Pailleron, Victorien Sardou, l'architecte Charles Garnier, le compositeur Charles Gounod, le sculpteur Eugène Guillaume, et d'autres personnalités moins connues. Gustave Eiffel répondra à  cette attaque par une lettre qui sera aussi publiée par Le Temps ; une lettre dans laquelle il explique l'utilité de la tour et dans laquelle il défend aussi le côté artistique de son projet.

Lettre de protestation (reconstitution) contre la Tour Eiffel, avec de haut en bas et de gauche à droite : Guy de Maupassant, Charles Gounod, Victorien Sardou, Charles Garnier, François Coppée, Sully Prudlhomme, William Bougereau et Leconte Lisle

 

Toutes ces actions n'auront que très peu de conséquences sur la construction de la Tour. D'ailleurs, les plus célèbres signataires de la protestation relatée plus haut, s'empressèrent, une fois l'œuvre achevée et consacrée par le succès, de témoigner à Eiffel leur regret d'avoir cédé aux importunités de ceux qui colportaient ce « ridicule factum » et d'y avoir donné leur signature. La « Protestation des artistes » reste cependant un moment marquant de l'histoire culturelle française et Gustave Eiffel ne restera pas indifférent à ces attaques. Suite à une première réponse dans Le Temps, c'est surtout grâce à l'exploit technique que représente l'édification de la Tour qu'Eiffel éclipsera la portée des critiques artistiques de ses détracteurs. 

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site